KYRIAT SHMONA
Nous sommes pour quelques jours, volontaires civils à Kyriat Shmona, ville martyr du nord d’Israël, bourgade entourée de hauteurs autrefois verdoyantes et couvertes d’eucalyptus, plantés par les pionniers il y a 150 ans.
Les squelettes noirâtres et décharnés des 700 000 arbres, victimes de la fureur aveugle des missiles du Hezbollah, ajoutent à la tristesse et à la grande pauvreté ambiante. De jour en jour, au fil des rencontres, notre attachement à ce lieu de tous les paradoxes se fait plus profond ; des êtres inoubliables, inattendus, nous y ont bien aidés.
700 000 arbres !
A l’aéroport, Yaël est là ! Ah ! Yael ! Souriante et détendue, elle fait face à la colonie de vacances qui débarque en désordre.
« Puis-je changer ma puce de téléphone ? Y aura-t-il un programme pour mon fils ? Où est le change ? Où allons-nous tout de suite ? Quel travail allons-nous faire là-bas ? Pourrai-je rejoindre ma famille dans la semaine ? Ah non, Aviva ne nous rejoindra pas ! Combien d’heures de trajet avons-nous encore ? »
Personne n’écoute personne, la volée de moineaux s’égaille dans l’aéroport, chacun à la recherche de la solution à « son » problème, majeur bien entendu.
Yael ne bronche pas, Yael ne perd pas le sourire, Yael ne connaît aucun d’entre nous, Yael ne dit mot, et suit chacun d’entre nous du regard. Dans cette valse désordonnée, Yael est stoïque, Yael qui demande enfin « Allez-vous vous regrouper pour prendre la route ? Tout problème a sa solution et nous la trouverons »
Voilà Yael : Tout problème a une solution. Cette maîtrise lui vient sûrement de son service dans l’armée de l’air, qu’elle nous contera peu à peu, avec ses peines et ses souffrances indélébiles.
Yael n’est pas une fille du nord. C’est par simple solidarité qu’elle a quitté son travail, sa famille et sa belle maison de Jerusalem pour partager le sort et la chambrée de ces « volontaires ». Yael nous adonné l’exemple de la solidarité.
Par elle et sa langue française maîtrisée nous avons pu comprendre, participer, progresser sur le chemin de l’intégration à la réalité. Venue de Tunisie à 12 ans, Yael est une fille d’Israël.
Après une dure journée de travail, Tarek vient nous chercher à la Maison du soldat, où nous sommes logés. Il tient à nous faire connaître ce Nord si dangereux à vivre et si attachant.
De Kyriat Shmona au Kibboutz Misgav âm, point d’observation le plus élevé de la région, il nous explique l’incongruité topographique, les difficultés stratégiques dues aux contours du terrain ; avec un amour sans nom pour la terre d’Israël, il nous entraîne dans un parcours touristique qui nous émeut au plus profond de nous-mêmes.
Comment font les habitants de cette contrée pour résister aux assauts incessants de volatiles meurtriers ? Comment faites-vous pour poursuivre la route, face à tant d’obstination à vous détruire ? « Nous aimons notre terre plus que nous-mêmes », seule réponse qui nous est faite. Inoubliable promenade pédagogique de plusieurs heures ; notre guide, au regard modeste et au sourire timide, est intarissable ; avant de le quitter, nous tendons un billet pour le remercier. Sa colère est évidente, inattendue. « Je viens vous montrer ce que j’aime dans mon pays et vous voulez me payer pour ça ! » lance-t-il d’un ton ferme, en reculant. Nous venons de recevoir une belle leçon. Tarek est Druze. Madjed nous conduit à Massadé, village druze autrefois syrien, du Golan. Tout au long de la route nous parlons ouvertement politique du pays, échanges de territoires ; la Syrie, le Golan. Il participe sans gêne aucune. A Massadé, nous sommes accueillis dans « le » restaurant de la région. Accueil des plus chaleureux. Le patron cuisinier aux moustaches viriles ne ménage pas son temps pour nous servir des spécialités délicieuses. Madjed déjeune à table avec nous et participe à toutes les discussions. Avant de le quitter, l’un d’entre nous lui lance un chaleureux « À bientôt en ville ou sur le Golan »… «Le Golan Syrien » conclue-t-il.

Spécialités et débats
Nous nous étonnons de cette réponse auprès de Miri, l’assistante sociale de Kyriat Shmona. Fille du kibboutz, sourire ironique, une rugosité étudiée dans le langage. Des origines allemandes de sa famille, elle a gardé un sens certain de la distance.
« Et de quel droit voulez-vous empêcher cet homme de revendiquer son attachement à ses origines ? » lance-t-elle vertement. Nous comprenons aussitôt notre ostracisme.
Miri travaille sans relâche à améliorer le sort des enfants de cette ville. Pendant la guerre du Hezbollah, elle est restée malgré le danger, pour soutenir les plus démunis, qui n’ont pu quitter la ville dévastée, faute de moyens. Par de simples allusions, nous comprenons qu’elle a sans interruption, slalomé en voiture sous les missiles pour remplir sa mission.
Et puis il y a Ygal, le rabbin Habbad. Des yeux qui ont touché l’infini. Un sourire qui vous tend les bras.
« Je viens de la gauche extrême ; j’ai participé à toutes les manifestations, toutes les guerres. J’ai, de ma main, tué le terroriste qui a abattu nos enfants à l’école de Kyriat Shmona. Mais assez de guerres, de violence. Aujourd’hui je donne à manger à qui a faim, j’éduque ces enfants sans espoir afin de leur éviter la chute, je soigne les dents et les cœurs. Je n’ai plus le temps de réfléchir à l’avenir, le présent est trop difficile dans cette ville. »
En l’écoutant, nous sommes soudain projetés dans le livre majeur de Camus : oui, La Peste, c’est bien cela.
« La religion en temps de peste, ne pouvait être la religion de tous les jours » et en ces temps de Peste, le rabbin Ygal n’est autre que le docteur Rieux « Pour le moment il y a des malades à guérir.. »
Pendant la courte Guerre II du Liban, comme on l’appelle ici, Ygal est resté. Il a préparé des centaines de repas, pour « ceux qui n’avaient ni les moyens ni la force de quitter des lieux enfouis sous un enfer de feu et d’explosions. »
Ygal n’était pas seul sous le déluge, car Nahik était là.
Nahik ! Comment parler de lui, comment décrire ce père fondateur de l’esprit pionnier ? Soixante-dix ans, avez-vous dit ? La crinière blanche, une stature imposante héritée de son grand-père ami de Tolstoï, et de son père, ami de Pouchkine, venu à pied de Russie.
Nahik est là, à l’heure tous les matins : « Hévré, Hévré , yallah ! »
Ce terme typique du Kibboutz va plus loin que le simple « Haver », camarade. Inquiet de notre lenteur il demande brusquement : « Comment dit-on Hévré en français ? ». En français, on ne dit pas, justement, Nahik.
Au travail, il houspille, bouscule, râle, mais son immense sourire efface tout aussitôt.
Nahik est de gauche, son kibboutz est de gauche. Il a traversé le canal de Suez aux côtés d’Ariel. Il hait la guerre, mais la fera sans sourciller. Pour les démunis de Kyriat Shmona, il n’a pas un instant quitté le rabbin Ygal. Sa voiture est perforée par un éclat d’obus qu’il nous montre avec un grand rire. Mais Ygal avait besoin d’aide, il fallait être là.
« Vois-tu, la guerre, je la décris en une image : nous, les officiers, nous conduisons des enfants de dix-huit ans dans le monde de l’horreur ; quand, sous tes yeux, ces enfants extraient de leur tank les cadavres calcinés de leurs copains de chambrée, le monde vacille autour de toi ; tu es un officier et tu continues à les mener à la mort ou à la victoire. Toute ta vie tu gardes cette image de la première fois. Tu sais, mais tu ne peux rien, car nous avons le devoir de vaincre ; depuis les camps nous refusons définitivement de baisser les bras. Ma famille, ma terre, ma patrie, je leur dois tout. Mais pour le devenir du peuple juif, pour sa continuité et son existence, je ne connais plus de limite ; pas même ma famille et ma terre ! Je donne tout ce que je suis ! »

De gauche à droite, Miri, Yael et Nahik
Notre géant débonnaire a les yeux rouges d’émotion. Un ange passe. Nous ne pouvons plus parler.
Nahik c’est un amour inconsidéré pour les chansons françaises d’Yves Montand ou d’Aznavour. De sa belle voix de ténor, il n’a cessé de nous chanter « la bohème ». Cet air est même devenu pour nous un chant de ralliement.
Nous pourrions décliner ces portraits à l’infini ; il nous faut conclure. Au soir du départ, Yael qui nous a reçus chez elle dans la démesure de l’hospitalité israélienne, commande un chauffeur de taxi pour nous ramener à Tel Aviv. Un géant Turc, monte, invité lui aussi par les maîtres de maison.
Main dans la main, nous chantons en faisant la ronde dans le salon ; c’est l’heure terrible du « Evenou chalom aléhèm ».
En essuyant une larme, notre immense chauffeur d’un soir quitte la maison sur ces mots surréalistes :
« Je descends vous attendre dans la voiture, je ne supporte pas les séparations !! »
Nous étions une colonie de vacances, nous sommes un groupe solidaire, soudé, entreprenant, responsable. Nous sommes différents, et nous le devons à ces êtres merveilleux, pourtant si simples et modestes, venus à notre rencontre, ces êtres d’Israël.
Yael, Acher, Alice, Miri, Nahik, Effi, nous ne pourrons jamais vous oublier.
Josiane Sberro © Primo Europe
Photos : © Yoann Couette