KYRIAT SHMONA
En visite au Nord d'Israël Après la guerre lancée depuis le Liban par le Hezbollah contre Israël, la France a envoyé, outre les soldats pour la FINUL, des navires humanitaires remplis de denrées alimentaires, de produits de première nécessité et de médicaments. Les militaires français sont également chargés de réparer les infrastructures détruites par l’armée israélienne dans sa lutte contre les milices intégristes. L’aide française au Liban se monte à plusieurs dizaines de millions d’euros.
Et l’aide française aux populations israéliennes sinistrées ? A rien. Si les villes du nord d’Israël veulent un soutien du quai d’Orsay, elles peuvent toujours envoyer un formulaire (à condition qu’elles le dénichent dans le paysage du site Internet du ministère) et une aide de 2000€ maximum sera peut-être débloquée. Ou peut-être pas. Jusqu’ici, c’est avec certitude « pas ».
Fidèle à son engagement de militer Pour un Rééquilibrage de l’Information sur le Moyen-Orient, Primo a dépêché des envoyés spéciaux à Kyriat Shmona, sur la frontière libanaise.
4000 Katiouscha sont tombées sur le nord d’Israël. Dont 1200 sur Kyriat Shmona. L’une d’elles a tué 12 soldats qui se reposaient devant le cimetière.
Une Katiouscha, c’est ce que la presse française nomme pudiquement une « roquette artisanale » : une seule roquette, douze réservistes et deux voitures pulvérisés. Un seul cratère, mais des jeunes hommes touchés sur une vingtaine de mètres de long. Bonjour l’artisanat !
Aujourd’hui, autour du cratère, il y a douze monticules surmontés chacun d’une photo et d’une bougie. Cela se passe près de Tel Hai (la colline de la vie), ainsi nommée en souvenir de Trumpeldor et de ses sept compagnons tués là en 1920 par des combattants arabes. Kyriat Shmona, « la cité des 8 », leur doit aussi son nom. Triste retour de l’histoire…

Nous, 8 aussi, mais pas héroïques, seulement français, Primotes et sympathisants, sommes venus voir. Pas au sens de « voyeurs » mais pour rendre compte. Nous sommes logés à la « Maison du soldat », une auberge de jeunesse améliorée où les jeunes peuvent passer une nuit ou deux, en partant ou en revenant de permission. Pour 5 shekels (1€), ils dorment à 4 par chambre et mangent au réfectoire.
La maison du soldat de Kyriat Shmona
Elle a été construite « grâce à la générosité de l’APBSI », dit la plaque.
Il nous revient en mémoire un article paru dans la presse française quand cette association avait organisé un concert à Paris : « l’Association Pour le Bien-Etre du Soldat Israélien – oui, aussi incroyable que ça paraisse, ça existe ! », commençait ainsi le journaliste, partageant en toute connivence avec ses lecteurs son incrédulité devant tant de cynisme.
Qui pouvait bien vouloir le bien-être de brutes nazies ? Les brutes en question, des enfants, garçons et filles de 18 à 21 ans, nous les avons vues, M 16 en bandoulière, renifler devant la télé qui diffusait « Million dollar baby » de Clint Eastwood.
Le fusil en bandoulière, non pas pour accréditer la thèse franco-française des brutes sanguinaires, mais parce qu’ils sont responsables de leur arme et que le plus sûr moyen de ne pas la perdre est de la garder toujours sur soi.
RES-PON-SABLES, le maître-mot, ici. Ces gamins plus jeunes que beaucoup d’étudiants ayant défilé, en France, contre le CPE, ont défendu leur pays, leur peuple et nous tous, l’Occident, malgré l’incurie de leur hiérarchie, au milieu des ordres et les contrordres, dans la boue et à découvert, sous les Katioushas, sans rations et sans eau.
Des gosses encore imberbes qui se battent contre le totalitarisme des fous de dieu qui avaient annexé le sud-Liban, cela se traduit dans la presse française par « l’armée israélienne contre la résistance libanaise ».
Comment ne pas penser aux actualités Pathé qui montraient la foule acclamer Hitler sur les Champs-Elysées, et la presse aux ordres qui qualifiait de terroristes les résistants de l’époque, les vrais ? Aujourd’hui, cette même presse réserve l’adjectif « terroriste » à l’Etat d’Israël lorsqu’il protége ses citoyens.
Justement, nous sommes passés à côté du mur. Pardon, du Mur. Le mur de l’Apartheid. Il protège, sur au moins 500 mètres, la route n°6 (celle qui va de Lod aux villes du nord) des tirs en provenance de certains villages arabes. Là où il n’y a pas de caches disponibles pour les tireurs embusqués, il est comme partout ailleurs un simple grillage.

Au nord, à l’extrême nord d’Israël, en Haute Galilée, nous avons vu les champs des cultivateurs de Metula. Ils se trouvent parfois à dix mètres de la frontière. Avant la guerre de cet été, ils ne portaient pas le béret ou la casquette comme les agriculteurs français, mais des casques et des gilets pare-balles.
Parce qu’ils étaient canardés en permanence par des projectiles divers et « les consignes étaient de ne pas riposter pour ne pas entretenir la tension ».
Au temps pour la « spirale de la violence » dont notre presse nationale rend Israël seul responsable…

Nous, les volontaires, nous avons bonne presse, en revanche : ils ne sont pas rancuniers, les jeunes Israéliens ! « Que venez-vous faire dans cet endroit déserté ? » nous demandaient-ils encore et encore. « Aider », répondions-nous, embarrassés de l’enthousiasme que suscitait notre toute petite contribution à leur lutte contre le fascisme vert/jaune (1).
Ne pas devenir comme "ceux d'en face"
Des hauteurs du kibboutz Misgav Am, on voit les maisons libanaises d’où partaient les Katiouchas pendant la guerre. « Pourquoi ne les avez-vous pas bombardées ? » avons-nous questionné.
Un jeune soldat nous a expliqué : « Je suis fier d’être Israélien et d’appartenir à une armée qui possède une éthique aussi forte. J’ai perdu beaucoup d’amis, mais nous avons toujours refusé de devenir comme ceux d’en face. Avant chaque tir, nous avons prévenu les habitants que nous allions bombarder, pour qu’ils aient le temps de sortir. Souvent, nous voyions sortir les lance-roquettes avant les civils. Alors nous ne bombardions pas : cela ne servait plus à rien ! »
Ce sentiment d’appartenance, cet accord entre les valeurs du pays et les sentiments de ses habitants, depuis quand la France les a-t-elles perdus ? 1968 ? 1940 ?
Au kibboutz Kfar Guiladi
Il y a des cratères de Katiouscha au milieu du verger. Les kibboutznikim ont quand même récolté leurs litchis sous les bombes. L’armée le leur avait interdit, mais ils n’ont pas voulu abandonner leur récolte. « C’était le travail de toute une année », nous a expliqué l’un d’eux. Des litchis et des bombes. « Déjà que les enfants passent une grande partie de leur année scolaire dans les abris, si en plus on n’a plus de quoi les nourrir… »
Autour du kibboutz, il y avait une forêt d’eucalyptus, 700 000 arbres plantés il y a 150 ans par les pionniers juifs pour éradiquer la malaria. Ils ont réussi et transformé une friche marécageuse en une terre fertile qui a suscité une forte immigration d’Arabes en provenance des pays alentour. Aujourd’hui, la friche est revenue : les eucalyptus ont tous brûlé sous les tirs de Katiouscha.
Les habitants de Kyriat Shmona sont des sinistrés. Ils sont 20 000 dans une ville qui peut en loger dix fois plus. Tous ceux qui en avaient les moyens ont fui les bombardements. Ceux qui restent, les vieux, les pauvres et les malades, ont passé les premiers jours de la guerre dans un dénuement total.
La radio a lancé des appels aux volontaires. Nous en avons rencontré un, Nah’ik, un ancien colonel des parachutistes de 71 ans au look de baroudeur. Il a entendu l’appel, a pris sa voiture et est arrivé à la mairie de Kyriat Shmona en demandant « comment aider ».
« Il faut nourrir tous ces gens » a répondu Miri, l’assistante sociale qui aurait pu trouver refuge dans son kibboutz mais qui est restée à son poste. Elle a même recruté sa copine d’enfance, Yaël, qui a demandé un congé sans solde à son agence immobilière pour venir faire du bénévolat sous les bombes. Nah’ik, lui, a contacté tous ses copains anciens para.
Ils sont très solidaires : ils se réunissent plusieurs fois par an, adoptent les enfants de ceux qui ont péri au combat… L’un, directeur d’une filiale de Tnuva, le Danone local, a fourni des camions-citernes de lait, l’autre, qui possède une exploitation agricole, a livré lui-même les fruits et les légumes : c’était trop dangereux pour ses employés, un troisième a fait parvenir des poulets congelés.
Encore aujourd’hui, le H’abad, une association humanitaire pilotée par des Loubavitch, - ces Juifs à feutre noir et chemise blanche dont il est de si bon ton de se moquer -, prépare chaque jour 650 repas dans sa « soupe populaire ». Certains habitants viennent chercher leur colis au centre, d’autres, invalides, sont livrés à domicile. L’association entretient aussi une « maison chaleureuse » où les enfants défavorisés (religieux ou non) reçoivent des repas chauds, un soutien scolaire, des cours d’informatique et peuvent pratiquer différents sports.
Et puis il y a le centre bucco-dentaire où les gens qui n’ont pas de mutuelle peuvent se faire soigner gratuitement. Pendant les bombardements, les soins continuaient. Dans l’abri blindé.

L'argent promis ne vient pas
Nous avons rencontré le maire de Kyriat Shmona. Il n’a pas de mots assez chaleureux pour décrire l’action du H’abad : « sans eux, les citoyens de cette ville n’auraient pas survécu ».
Nous nous étonnons : les Juifs de France reçoivent d’incessants appels à la solidarité pour les villes du nord, notamment Kyriat Shmona. N’a-t-il pas reçu de fonds ? Il a reçu 9,5 millions de dollars des Etats-Unis. Oui, mais la France ? Le maire a obtenu 10 000 euros de la communauté juive des Lilas où il s’est rendu personnellement, 20 000 de la ville de Nancy, qui est jumelée avec la sienne et 3 000 de la communauté juive de la ville jumelle.
L’aide des Juifs de France ?
Mais l’aide des Juifs de France ? avons-nous insisté. Il n’y en a pas. Kyriat Shmona est seule dans l’épreuve, avec le H’abad. Soyons honnêtes nous aussi : certains d’entre nous avaient des préjugés contre les religieux au feutre noir. Aujourd’hui, c’est de l’admiration et de la reconnaissance : ils sont là où personne d’autre ne va.

Nous avons rendu visite à la mère de Doudou Amar. Quarante kilos de détresse, des albums, des photos. Doudou était professeur de ski et de kayak, il était écolo et rieur. Doudou est le dernier mort de cette stupide guerre. Nous l’avions vu la veille, répondant à la presse en riant : « Mon souhait ? Que ma famille ne touche pas à mon ordinateur, je rentre demain. »
Mais Doudou est mort et il reste, sur son ordinateur, son testament en images, préparé sur ses instructions par sa petite sœur. Il savait, il redoutait, c’est arrivé. Il s’appelle Doudou comme le soldat de la guerre du Néguev chanté par Shoshana Damari, il y a bien longtemps.
Le chauffeur du taxi qui nous a ramenés à l’aéroport était druze. Et sioniste.
« Ma pire crainte », nous a-t-il dit, « est qu’Israël rende le Golan aux Syriens. Nous serions en danger de mort, et une mort atroce ! »
Les Druzes sont issus d’un schisme de l’islam qui date de 7 siècles. Les intégristes ne leur pardonnent pas leur ouverture, les Arabes voisins les haïssent pour leur engagement dans l’armée israélienne (ils font leur service militaire à leur demande). « Il n’y a aucun endroit au monde où je me sente plus libre qu’ici, plus en accord avec la nature et avec Dieu », nous a-t-il affirmé.
L’atterrissage à Paris a été très dur…
Liliane Messika © Primo-Europe
1 - Vert couleur de l’islam et du bandeau dont les Hezbollahis se ceignent le front pour défiler au pas de l’oie en effectuant le salut hitlérien ; jaune comme leur drapeau.
© Photos Yoann Couette, Primo, Novembre 2006