UNE NOUVELLE REALITE
Sinaï : destination touristique, marché d?armes et champ de bataille (info # 012504/6) [analyse]
Par Sami El Soudi © Metula News Agency
Nous avons tous nos défauts et personne ne pourra m?accuser de chercher à cacher les nôtres. Mais les Occidentaux ont une habitude dont la logique m?échappe : lorsqu?ils peinent à appréhender une situation qui ne répond pas à leurs standards, il la transposent dans des termes qui leur sont familiers, quitte, la plupart du temps, à en égarer tout le sens dans cette transmutation. Cependant le Moyen-Orient n?est ni l?Europe ni les Etats-Unis. Il serait grand temps qu?ils le réalisent, et qu?ils cessent de considérer le monde de manière manichéenne, de le voir en termes de gentils qui leur ressemblent et de méchants caricaturaux.
Du Sinaï, où ont eu lieu trois attentats hier, ils ne savent rien. Ce n?est pas un désert, c?est une jungle de sable, un très vaste territoire où tout se négocie, tout s?achète et tout se vend. Et il ne suffit pas d?avoir fait une semaine de plongée subaquatique à Sharm-el-cheikh pour pouvoir sérieusement prétendre connaître toute la péninsule.
Ce désert appartient aux bédouins. Plus exactement à une dizaine de tribus de ces nomades, qui persistent à quadriller le désert, établissant leurs campements au gré des opportunités. Comme le sable entre les doigts, ces hommes-là sont insaisissables, tant au propre qu?au figuré. Au figuré, d?abord, leur vie sociale est régie par des lois ancestrales qui se rient bien de celles des Etats qui se succèdent à dominer le Sinaï. Les occupants et leurs règles passent, eux demeurent avec leurs traditions. Car, même si celles-ci nous paraissent souvent insondables et inutiles, elles se sont avérées adaptées aux conditions de cet environnement très spécial.
Au sens propre, le bédouin du Sinaï est une bête sauvage non domesticable. Il aime qui il veut et il déteste qui le gêne ou qui dénature son espace de vie, le tout en se fichant bien des frontières politiques. Après la guerre de 1967, lorsque les Israéliens chassèrent l?armée de Nasser de la péninsule, quelques réservistes juifs, avant de regagner leurs pénates, bricolèrent pour les bédouins des pompes hydrauliques avec les moteurs de véhicules que les Egyptiens avaient abandonnés dans leur fuite. C?était la première fois depuis Lawrence que quelqu?un se souciait un peu de leur bien-être, et cet acte désintéressé de quelques soldats de l?Etat hébreu contribua à sceller une amitié qui perdure encore.
Mais, à dire vrai, les bédouins n?ont pas d?amis, ils ne comptent que sur eux-mêmes et sur la connaissance qu?ils ont de leur environnement. Et cette indépendance, cette faculté à s?effacer dans l?horizon lorsqu?on les ennuie, provoque l?irritation de tous les gouvernements qui les entourent. A commencer par les gens du Caire, à qui les tsiganes des sables reprochent d?avoir voulu égyptianiser le Sinaï. Vrai que, depuis le retrait des Israéliens, les autorités d?outre Canal de Suez ont développé les stations balnéaires de Sharm, Dahab et celle de Taba, à la lisière d?Eilat. Ils y ont construit de nombreux et imposants hôtels, importé des employés de chez eux et fait venir des touristes en masse, ce qui plaît modérément aux bédouins. Et puis, ils ont rempli la péninsule de leurs soldats, de leurs policiers, de leurs barbouzes, ainsi que de leurs innombrables services de sécurité, aussi nombreux qu?hautement incompétents. Les bédouins ont le sentiment désagréable que les Egyptiens piétinent leurs plates-bandes et qu?on les force à jouer les rôles restants de gentils sauvages pour les charters de vacanciers.


Par frénésie religieuse : cela, ce n?est pas une caricature !
Déjà que le business de prédilection de ces ambulants est la contrebande de tout ce qui a de la valeur, lorsqu?il s?agit de faire déguerpir les touristes et de porter gravement atteinte à l?économie égyptienne, il vous font un prix ! L?assassinat collectif d?hier, dont le bilan officieux se monte à une trentaine de morts et à plus de 150 blessés, est le troisième d?une série meurtrière. Celui de Dahab a, semble-t-il, planté le dernier clou du cercueil de l?industrie du tourisme au pays des Pharaons. En 2004, 34 personnes avaient déjà perdu la vie lors des explosions de Taba et de Ras Shitan, près de la frontière israélienne ; en juillet dernier, les agresseurs islamistes assassinaient 64 personnes à Sharm-el-cheikh, des touristes, pour la plupart d?entre eux.
Pour qui connaît quelque peu le Sinaï, ces actes terroristes n?auraient certes pas pu se produire sans l?assistance rémunérée des nomades. Celle-ci s?est au moins traduite par la fourniture des véhicules, le transport des tueurs et les modalités de corruption des fonctionnaires égyptiens. Des fonctionnaires disposés, de façon fort impressionnante, à tous les points d?accès au Sinaï à partir de la métropole. De plus, de nombreux barrages routiers imposent des contrôles sévères dans toute la péninsule.
"Mais que voulez-vous", me confie un chef de tribu disposant d?un campement et d?une femme sur la côte méditerranéenne et des mêmes avantages sur la Mer Rouge, "ils sont trop nombreux et trop mal payés. Les forces de sécurité égyptiennes comptent des millions de membres inutiles", ajoute le cheikh, "avant que de jouer un rôle sécuritaire, ils remplissent une fonction politique : ils sont, avec leurs familles, les remparts vivants du président Moubarak et de son régime pourri. Mais pour l?efficacité, on peut mieux faire", me confie mon hôte dans un franc sourire sous sa moustache rusée, m?entraînant dans un entrepôt d?armes et de munitions bien alignées. "Toutes les armes de toutes les organisations palestiniennes viennent soit d?ici, du Sinaï, soit elles leur sont livrées par des gangsters juifs qui les volent à Tsahal (il dit Tsahal), ou qui les achètent à des soldats peu scrupuleux". Puis il joue au vendeur, et moi à l?acheteur fictif : "puis-je vous proposer des lance-roquettes antichars de fabrication yougoslave d?excellente qualité, des mortiers issus des surplus de l?armée roumaine, avec munitions, et des explosifs de base qui servent à fabriquer les fameux Qassam ; ce que nous n?avons pas en stock et qui ne se trouve pas dans la péninsule peut vous être livré dans un délai d?un mois?", termine le cheikh dans un grand éclat de rire.
Le Sinaï est sans doute l?un des endroits du globe où les armes sont les plus avantageuses. Le mois dernier, pour vérifier le sérieux des fouilles effectuées au point de passage de Rafah, j?ai acheté à El Arish, en Egypte, quinze grenades-jouets grandeur nature, un fusil à plombs en bois et métal, ainsi que 20 kilos de billes de fer, qui servent entre autres à la fabrication des ceintures explosives mais qu?un parent m?avait demandé de lui ramener pour son industrie très pacifique.
A vouloir passer seul, j?aurais pris des risques. Avec mon sésame bédouin, ce fut un jeu d?enfant. Côté égyptien, j?attends un peu en retrait pendant que mon guide discute avec un sous-officier égyptien. Il revient vers moi, me disant : "20 dollars, ce type touche un salaire équivalent à 35 dollars mensuels, comment veux-tu qu?il refuse?". Nous passons en plein milieu des fouilleurs à l?uniforme beige clair des soldats de Moubarak, personne ne lève les yeux sur nous. Côté palestinien c?est encore plus simple, un officiel nous tire par la manche et nous passons derrière le terminal dans lequel les potiches palestiniens et leurs instructeurs européens passent au peigne fin les bagages de ceux qui n?ont rien à cacher. L?officiel ne peut résister à la tentation de nous montrer par une fenêtre un contrôleur italien qui a les deux bras enfoncés dans le contenu de la valise d?une grosse femme entourée de ses quatre enfants. Il marmonne quelques insultes désobligeantes à l?égard de ces non croyants et de leur naïveté incommensurable. Voilà : 9 minutes pour passer la frontière de Rafah avec mon chargement de fausses armes. 9 minutes et 70 dollars de commissions en tout !
Les vraies armes parviennent dans les mains des dizaines de milices de Gaza qui empêchent toute évolution vers une vie décente. Dans les sables du Sinaï, les délégués des différents mouvements islamistes sont aussi libres que des poissons dans l?eau. Dahab n?est pas le dernier assassinat collectif qui s?y perpètre, Hosni Moubarak étant absolument incapable d?exercer le moindre contrôle efficace de son territoire.

Victime de la haine de la différence. L?Occident s?obstine à regarder en refusant de voir
Une chose encore : Al-Quaëda, ça n?existe pas? Il s?agit d?un nom fourre-tout qui sert aux media occidentaux empruntés ainsi qu?à leurs gouvernants apeurés à ne pas avoir à parler des assassinats collectifs de civils perpétrés par des islamistes ou des organisations islamiques à longueur de journées. Ici, au Moyen-Orient, où les risques sont autrement plus élevés, le président palestinien et le roi de Jordanie les appellent par leurs noms. De plus, ils qualifient les auteurs de ces assassinats de terroristes et non d?activistes [1] ou de kamikazes, comme en France, par exemple, qui sont synonymes d?impostures factuelles.
Il y a des dizaines de groupes et d?organisations islamistes dans le monde et surtout dans la région. Le plus souvent, ils ne disposent pas des moyens d?effectuer des synchronisations stratégiques ou tactiques entre eux. Ben Laden existe, Abu Musab al-Zarkawi également, mais ils ne commandent pas à une armée homogène. L?unification de ces fanatiques est toutefois absolument inutile pour réaliser les buts qu?ils poursuivent. Tous, comme le Hamas, le Hezbollah et le Jihad Islamique Palestinien, par exemple, sont en effet les émulations de la congrégation des Frères musulmans en Egypte. Une congrégation qui a fixé les objectifs des musulmans en proposant sa vision du Coran : l?islamisation de la planète par tous les moyens possibles, y compris l?assassinat et le terrorisme.
On ne vous l?a peut-être pas dit ailleurs, mais hier, c?était aussi la Pâque des chrétiens coptes d?Egypte, que les islamistes du Caire et d?Alexandrie tolèrent de moins en moins. Et puis c?était la Sham el-Nessim, la fête du printemps, qu?on célébrait en Egypte avant l?Egire, du temps où le pays du Nil était l?une des plus grandes nations de l?humanité.
Note : [1] En français dans le texte de Sami El Soudi.