Shoah : Simone Veil dénonce l'initiative présidentielle

Publié le par Judith Waintraub

Shoah : Simone Veil dénonce l'initiative présidentielle

«On ne peut pas infliger ça à des petits de 10 ans», estime Simone Veil, ici durant le dîner annuel du Crif, mercredi. (Paul Delort / Le Figaro)
L'ancienne présidente du Parlement européen juge l'idée d'un parrainage des enfants juifs déportés «insoutenable et injuste». Nicolas Sarkozy s'est étonné de ce «tumulte».
Rarement initiative présidentielle aura suscité une telle confusion. Quand Nicolas Sarkozy a souhaité que «tous les enfants de CM2 se voient confier la mémoire d'un des 11 000 enfants français victimes de la Shoah», mercredi au dîner du Crif, l'effet de surprise a été total, conformément au vœu du chef de l'État. Les toutes premières réactions ont été plutôt positives. François Hollande a estimé que «chaque fois qu'on peut faire transmettre les exigences du devoir de mémoire, il faut le faire». Malek Boutih, se­crétaire national aux questions de société du PS, comme Serge Klarsfeld, le chasseur de nazis, ont salué la démarche. Mais deux jours après, le choc digéré, les contre l'emportent nettement sur les pour.
Simone Veil, qui n'avait pas été mise dans la confidence, s'est déchaînée hier contre une idée qu'elle trouve «inimaginable, in­soutenable et injuste». Interrogée sur le site de L'Express.fr, la pré­sidente d'honneur de la Fondation pour la mémoire de la Shoah ­ex­plique qu'«on ne peut pas infliger ça à des ans» . «Nous-mêmes, anciens déportés, avons eu beaucoup depetits de 10 difficultés après la guerre à parler de ce que nous avions vécu, même avec nos proches, ra­conte-t-elle. Et aujourd'hui encore, nous essayons d'épargner nos en­fants et nos petits-enfants.»
«La mémoire d'un pays»
 L'ancien ministre ajoute que « beaucoup d'enseignants parlent très bien de ces sujets-là », avant d'invoquer le risque d'attiser les antagonismes religieux : «Comment réagira une famille très catholique ou musulmane quand on de­mandera à leur fils ou à leur fille d'incarner le souvenir d'un petit juif ?»
Ségolène Royal, qui jugeait jeudi que l'initiative allait «dans le bon sens», a finalement estimé hier qu'une question aussi grave «ne doit pas faire l'objet d'une annonce improvisée». Selon l'ex-candidate du PS «cette façon de faire traduit un manque de respect et une étonnante légèreté de la part du chef de l'État». De son côté, Jean-Marie Le Pen a jugé « affreux sur le plan moral, et criminel sur le plan psychologique, d'obliger les petits en­fants des écoles à se confronter ainsi, de façon personnelle, à des drames historiques, ce qui revient à leur faire endosser ces drames ». Le président du FN, une fois n'est pas coutume, a espéré que «les syndicats d'enseignants fassent revenir» Nicolas Sarkozy sur son initiative «aberrante».
Malgré ce tollé, le président a persisté. En marge du discours sur l'enseignement qu'il a prononcé hier à Périgueux, il a affirmé qu'«on ne traumatise pas les enfants en leur faisant cadeau de la mémoire d'un pays», en s'étonnant que «les films qui présentent des images gratuites et dégradantes à nos enfants» ne suscitent pas un tel «tumulte».

 
La Croix15 février
Recueilli par Sébastien MAILLARD 
 
 
 
Elie Wiesel : «Il ne faut ni politiser ni banaliser la mémoire»

L’écrivain et prix Nobel de la paix, Elie Wiesel, met en garde contre le mauvais usage politique des souvenirs
 
La Croix : Faire mémoire des atrocités de l’Histoire est-il le meilleur remède contre la guerre ?
 
 Elie Wiesel : En vérité, la mémoire peut être une bénédiction ou une malédiction. Tout dépend de ce qu’on en fait. Je pense que les souvenirs de guerre, qui nous hantent, s’ils sont bien vécus dans leur transmission, peuvent nous empêcher de commettre certaines erreurs, nous éviter de déclencher à nouveau la guerre. Un anniversaire a quelque chose d’artificiel : on choisit le souvenir d’une certaine date, de tel événement. On a surtout besoin de structurer le souvenir.

Car le passé est dans le présent : il peut l’enrichir ou l’empoisonner. Le passé peut être envahissant. Il peut même produire le chaos. Comment dégager un sens, donner une direction pour que la mémoire ouvre des possibilités de rédemption ? C’est toujours l’être humain qui doit être là pour diriger cette entreprise mentale, intellectuelle, spirituelle et métaphysique.
 
Vous évoquez le pouvoir rédempteur de la mémoire. Mais, en pratique, il est périlleux pour une nation de l’exercer. Comment aviez-vous apprécié, par exemple, le singulier travail de « vérité et réconciliation » entrepris par l’Afrique du Sud dès la fin de l’apartheid quand tant d’autres pays ont préféré tourner la page de leurs heures les plus sombres ?
 
Mandela voulait que je participe à cette commission. On a eu une longue conversation au téléphone. Mais y prendre part n’était pas compatible avec mes engagements de professeur. Cela n’aurait pas été honnête vis-à-vis de mes étudiants. Sur le fond, c’est une démarche originale et dans l’ensemble une bonne chose, qui montre le pouvoir de la confession. Le bourreau qui se confesse ne va pas en prison.

Qu’en pensent les victimes de tortures ? Depuis Kant, nous savons que ce qui est bon doit avoir une portée universelle. Imaginons la même chose en 1945, avec les grands collabos, les grands tortionnaires. Klaus Barbie serait venu devant une telle commission, confessant ses crimes. Est-ce qu’on aurait marché ? C’est difficile, en même temps, de comparer deux époques. Il ne faut pas comparer avec l’Holocauste.
 
Comment les élus politiques doivent-ils traiter la mémoire d’un peuple ? Des lois dites mémorielles sont votées pour reconnaître ou non tel génocide, apprécier une période de l’Histoire, comme la colonisation...
 
Il ne faut pas politiser la mémoire, quels que soient les bords. La mémoire doit être celle qui nous unit, pas celle qui nous sépare. La politisation de la mémoire est une forme de division. La politique sert à avoir deux camps qui s’opposent. La mémoire est au-dessus.

L’essentiel, surtout, est de ne pas banaliser la mémoire. C’est un risque si on commémore trop. Il faut toujours le faire avec pudeur, avec retenue, mué par un souci de vérité, qui ne doit pas être une vérité blessante. On peut se servir du souvenir d’une guerre à de mauvaises fins, insulter l’ancien ennemi, humilier celui qui était en face. Aussi, que le chancelier allemand participe aux commémorations du Débarquement en 2004 était valable. De Gaulle et Adenauer avaient montré l’exemple.

J’ai en revanche rompu mon amitié avec Mitterrand à cause de Bousquet. C’est une blessure pour moi. Le président a ensuite insisté, jusqu’au bout, pour que je l’accompagne à Berlin, où il allait saluer le courage des soldats allemands pendant la guerre. Je n’aurais pas pu cautionner un tel discours. J’aurais quitté la salle.
 
 Quel est le devoir de la mémoire, si dénuée de finalité politique ?
 Combattre l’indifférence. Je ne reconnais aucun droit à l’indifférence. C’est un principe de base pour l’humanité. Je le répète depuis des années : l’opposé de l’amour n’est pas la haine, c’est l’indifférence. L’opposé de l’éducation n’est pas l’ignorance, mais l’indifférence. L’opposé de l’art n’est pas la laideur, mais l’indifférence.

L’opposé de la justice n’est pas l’injustice, mais l’indifférence. L’opposé de la paix n’est pas la guerre, mais l’indifférence à la guerre. L’opposé à la vie n’est pas la mort, mais l’indifférence à la vie ou à la mort. Faire mémoire combat l’indifférence.
 
 Cela suffit-il dans une mondialisation économique dominée par l’argent et pouvant s’abstraire de toute morale ?
 Il y a des gens pour qui l’argent doit produire plus d’argent. Mais je constate aussi que l’argent n’est pas une fin en soi pour tous. Parmi les plus grands PDG de notre temps, vous trouvez Bill Gates ou Warren Buffett qui ont donné leur fortune, des dizaines et dizaines de milliards de dollars, à des œuvres de charité ! Ce n’est pas mal.

Ne redoutez-vous pas un problème de transmission de la mémoire auprès des jeunes générations ?
Nous vivons un siècle d’information, transmise partout dans le monde. Mais entre l’information et la connaissance, il y a un abîme. Ensuite entre la connaissance et la sensibilité, il y a un abîme. Enfin entre la sensibilité et l’engagement, il y a un abîme.

Éducateur ou écrivain, notre rôle est de transformer l’information en connaissance, puis en sensibilité puis en engagement, par ces quatre étapes. Depuis quarante ans que j’enseigne, je n’ai jamais donné le même cours deux fois. Mais, à la base, j’enseigne à mes jeunes étudiants l’ouverture, la sensibilité. Celui qui écoute le témoin le devient à son tour.
 
 Votre mémoire juive repose ainsi sur le témoignage de votre père…
La mort de mon père tombe chaque année au moment du Forum économique mondial. Je dois chercher à m’isoler pour penser à lui, comment il est mort. Je ferme les yeux et me demande : que veut-il que je fasse ? Je veux rester fidèle aux engagements de mon père. Si Joseph, dans le Talmud, a la force de résister à la femme nue qui veut le séduire, c’est parce que lui revient alors en mémoire la figure de son père.

Ecoliers et Shoah: «Faute insupportable!»

Boris Cyrulnik décrit les dangers de l'initiative prise par le président Sarkozy.
ap | Nicolas Sarkozy veut confier à chaque écolier âgé de 10 à 11 ans la mémoire de l’un des 11 000 enfants juifs déportés en France vers les camps d’extermination nazis.
 
16 Février 2008 | 00h05

Nicolas Sarkozy veut donc confier à chaque écolier âgé de 10 à 11 ans la mémoire de l'un des 11 000 enfants juifs déportés de France vers les camps d'extermination nazis. Cette initiative soulève de nombreuses oppositions. L'une d'entre elles émane d'une personnalité particulièrement bien placée pour en débattre, le médecin et écrivain Boris Cyrulnik, neuropsychiatre et éthologue.
Né à Bordeaux en 1937 dans une famille juive d'origine russo-polonaise, il est pris dans la tourmente nazie. Ses parents sont déportés en 1942 vers les camps de la mort. Il ne les reverra plus. Secouru par une enseignante puis protégé par une infirmière, il échappe de justesse à la déportation.
Devenu médecin en neurologie et psychiatrie, il se passionnera pour le comportement animal et humain. Dans ses nombreux ouvrages, Boris Cyrulnik a notamment développé le concept de résilience, c'est-à-dire cette capacité de l'être humain à surmonter un traumatisme.
Dangers de l'identification
Que pense-t-il du projet de Nicolas Sarkozy?
«Lorsque j'en ai pris connaissance, ma première réaction s'est traduite par une vive émotion, une sorte de crispation anxieuse. Puis, en y réfléchissant, en ayant dépassé ce stade émotif, il m'apparaît que cette initiative du président constitue une faute insupportable, tant à l'égard des enfants d'aujourd'hui qu'envers les survivants de la Shoah.»
Boris Cyrulnik précise sa pensée concernant les écoliers: «On va donc demander à chaque élève d'une dizaine d'années de s'identifier à un enfant mort. Cela ne va pas sans conséquences pour son développement. Il risque de se retrouver dans un schéma voisin de celui des «enfants de remplacement», qui sont nés peu après la mort de leur aîné et que leurs parents chargent, en quelque sorte, de remplacer leur petit décédé car la douleur de la perte s'est révélée trop intense pour eux. On fait porter à ces enfants un poids émotionnel énorme qui n'est pas acceptable et qui met leur développement en péril.»
Angoisse et banalisation
Le neuropsychiatre précise: «En s'identifiant ainsi à un enfant mort, certains écoliers d'aujourd'hui vont immanquablement se dire, ça peut m'arriver; moi aussi, je suis en danger. On va ainsi planter de l'angoisse en eux! D'autres, au contraire, banaliseront la Shoah en la rangeant parmi les autres événements de l'Histoire dans une grande confusion chronologique. Pour eux, la Shoah deviendra un événement lointain.»
Et pour les survivants de l'Holocauste, en quoi cette décision du président Sarkozy peut leur être préjudiciable? «Elle va à fin contraire du combat de leur vie. Pendant des années, ils se sont dénié le droit d'être heureux puisqu'ils avaient eu cette chance rarissime d'avoir échappé à la mort. Dans leur esprit, ils devaient «payer» cette chance en expiant. Durant toute leur existence, ils ont donc dû surmonter cet obstacle au bonheur, afin de ne pas faire une carrière de victime. Cette initiative les replace en position de victimes.»
15 février 2008 - Fondation pour la Mémoire de la Shoah

Suite au discours que le Président de la République a tenu lors du dîner annuel du CRIF, la Fondation rappelle qu’il est important de sensibiliser les enfants à l’histoire de la Shoah dès le CM2. Cette histoire est d’ores et déjà abordée dans cette classe en tenant compte bien entendu de la sensibilité des jeunes enfants. L’expérience montre que les professeurs des écoles savent trouver les mots justes pour aborder cette question difficile avec la pudeur et l’humanité nécessaires.


« Nous sommes confiants dans la capacité du Ministère de l’Education nationale à mettre en oeuvre la proposition du Président de la République, en accord avec les enseignants et avec le souci constant de ne pas heurter les différentes sensibilités, déclare Anne-Marie Revcolevschi, Directrice générale de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.

Aborder la Shoah par le biais d’exemples concrets touchant particulièrement les enfants est une méthode couramment utilisée par les enseignants. Nombre d’entre eux mettent ainsi en avant l’itinéraire d’enfants déportés, notamment en utilisant le matériel remarquable collecté par Serge Klarsfeld et l’Association des Fils et Filles des Déportés Juifs de France qui ont retrouvé les noms et parfois les histoires et les photos de chacun des 11 000 enfants Juifs déportés de France. Certains font aussi témoigner d’anciens enfants cachés, qui ont été sauvés par des Français et peuvent aussi, en rappelant le rôle des « Justes », donner des exemples de courage et d’humanité.

« L’enseignement de l’histoire reste au coeur de la transmission de la mémoire, précise Anne-Marie Revcolevschi. Cette mémoire ne peut s’imposer, et elle se développe grâce à l’acquisition progressive des connaissances historiques. En ce qui concerne la mémoire de la Shoah, elle prend tout son sens en contribuant à sensibiliser les enfants dès le plus jeune âge aux dangers de l’intolérance, du racisme et de l’antisémitisme. »

Des outils pour aborder la Shoah en primaire :

- "Le grenier de Sarah" : Le site réalisé par le Mémorial de la Shoah spécialement pour les enfants de 8 à 12 ans.
- L’association Yad Layeled (L’enfant et la Shoah diffuse des outils pédagogiques permettant d’aborder l’histoire de la Shoah au CM2 et au collège.
- Paroles d’étoiles : l’album des enfants cachés (1939-1944)
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Publié dans ANTISEMITISME

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