Connard !
Un professeur de technologie a giflé un élève qui l’a traité de « connard ». Il a été mis 24 h en garde à vue.
Le contexte : le professeur donne un ordre à son élève de sixième, l’élève refuse. Le ton monte. L’élève insulte le professeur et l’adulte rétorque par une claque.
Jacques Higelin disait dans un de ses chansons : « Moi, j’trouve ça moche de cogner sur un plus p’tit que soi ». Il est vrai que Mai 68 était encore bien présent dans les esprits (album Jacques crabouif Higelin, 1971).
En ce temps, le respect des profs comptait, même si chacun se souvient des vexations et des injustices, des punitions collectives par la faute d’un seul élève.
Chacun a aussi souvenir d’un professeur génial, qui sortait de l’ordinaire et devant la porte duquel on se pressait pour ne pas arriver en retard.
Chacun se souvient également de professeurs sans aucune conscience professionnelle, ne travaillant pas leurs cours, se contentant de réciter le livre, somptueusement dépourvus de toute pédagogie.
Chacun a également en mémoire ces petites gifles et, pour les plus anciens d’entre nous, des coups de règle sur les doigts.
La nostalgie de cette période, de ces classes déjà surchargées, de ces lycées noirs de suie, sales, rejoint souvent celle de l’enfance, les odeurs de craie et d’encre, et celle des exercices tirés sur le duplicateur à alcool.
Depuis 40 ans, l’atmosphère a changé. S’il est à peu près certain que l’Education Nationale compte le même pourcentage d’imbéciles et de lâches que le reste de la population, il n’en demeure pas moins que le monde éducatif a considérablement évolué. En mal.
« Une gifle est toujours un échec pour l’enseignant. La notion d’autorité a une dimension paradoxale : c’est la capacité à être obéi sans user de la force. J’ai de l’autorité dans la mesure où vous allez m’obéir sans que j’ai besoin de lever la main sur vous. Si je le fais, c’est que je n’ai plus ou pas assez d’autorité. On y arrive toujours en désespoir de cause »(Charles Hadji, Libération, 7 février 2008)
A cette maxime bien proférée et fort juste, il faut alors opposer la réalité. Les professeurs sont de moins en moins respectés. Mais faut-il véritablement être respectable pour mériter le respect ?
Qu’a donc appris cet élève ? Son père, un gendarme, (ce qui expliquerait peut-être la vélocité de la garde à vue) est-il persuadé d’être respecté parce que respectable ? Cela ne choque donc plus personne qu’un élève de sixième puisse insulter son professeur ?
Le livre « Les territoires perdus de la république » a provoqué l’émoi lors de sa sortie. L’Education Nationale est bel et bien ce territoire.
Les témoignages sont maintenant nombreux qui relatent la souffrance au quotidien de ces professeurs obligés de consentir sans cesse des concessions pour obtenir l’attention de leurs élèves; les crachats, les coups, les voitures détruites, le chantage sont devenus leur intolérable quotidien.
Ici, une professeur d’anglais qui essuie les crachats de la mère d’une de ses élèves, exclue de l’établissement après avoir insulté et frappé un autre professeur. Là une institutrice rouée de coups par les grands frères d’un gamin dans la cour de l’établissement.
Professeurs également abandonnés par leur hiérarchie, par un principal de collège, un proviseur de lycée qui ne sont plus en face à face pédagogique depuis des années et qui - culture du résultat oblige - tremblent de peur à la seule idée qu’on puisse mal noter leurs établissements.
Il gèrent leurs structures comme des PME, avec mépris et condescendance, parfois autoritarisme. Ils notent les professeurs, décident de leurs carrières, de leurs programmes comme de petits chefaillons.
En cause aussi, les pédagogues institutionnels aux manuels rutilants et bourrés de néologismes abscons.
"Oui, comme l’analyse le professeur Marcel Rufo, pédopsychiatre, dans le Journal du Dimanche, il y a quelque chose de « pourri », notamment dans notre Education nationale victime de décennies de contre-réformes fondées sur la défiance à l’égard des enseignants « coupables » de transmettre des connaissances et à l’égard de leur statut qui devrait leur assurer la protection contre toutes les pressions." (cité par le syndicat FO de la FNEC)
De l’autre côté, des parents irresponsables qui considèrent leur progéniture comme autant de génies en herbe, pantois d’admiration devant leurs moindres conneries et vitupérations.
Ces parents, habitués à tout obtenir à crédit et immédiatement, sont incapables de dire à leurs enfants que le savoir s’acquiert également par le travail et – osons les mots – souffrance et persévérance.
La compétence n’est jamais innée et ne peut en aucun cas s'acquérir par la grâce d’une revendication syndicale. Elle s’acquiert patiemment, à force de sueur… et de discipline.
Oups ! Après "souffrance, persévérance", encore un gros mot : "discipline"! Et, risquons le tout pour le tout, du respect.
Parents inaptes à cette tâche, qui comptent sur les professeurs pour pallier leur paresse à éduquer, parce que le match de foot va commencer.
Le malaise de cette société se ressent jusque dans nos émissions TV puisque, désormais, on confie à Super Nanny sur M6 la lourde tâche d'enseigner les rudiments les plus élémentaires du bien-vivre ensemble.
Un gamin peut insulter une personne en responsabilité, parce que plus personne n’est responsable de rien. Comment s’étonner alors que se déchaînent les haines tribales, les bastons, les émeutes et les meurtres entre adolescents ?
Faut-il pour autant, comme le proposait une candidate célèbre, faire appel à l’armée dans certains établissements ? Faut-il remettre au goût du jour la discipline à papa, règle en fer et soumission inconditionnelle ?
Il est possible d’essayer.
Mais sans vouloir faire preuve d’un pessimisme exagéré, il est plus lucide de parler d’un territoire perdu. Comme le disait avec justesse Georges Bensoussan sur Primo : « " Perdu " c'est " perdu ". On n'a pas dit les " Territoires compromis de la république " ou " en déshérence " mais perdus ».(lire)
Laissons aux psychologues, aux sociologues, aux journalistes et aux politiques le soin de parler de « génération sacrifiée ». Ca pose toujours autant dans un discours ou un dîner en ville.
Les élèves et leurs parents vont désormais faire appel à la justice pour faire reconnaître leurs droits. Les professeurs insultés feront de même en affichant dans leurs classes survoltés l'article 433-5 du code pénal et se réserveront le droit, eux aussi, de porter plainte contre les élèves, à défaut de protection du chef d'établissement.
Cette sur-judiciarisation de la société est le signe même qu'elle est déjà parvenue au delà de la fracture, là où rien ne peut plus advenir que le tremblement de terre.
Dans un forum Internet, un anonyme s’exclame à propos de cette affaire : « Un père qui n'a manifestement pas rempli son devoir d'éducateur, un policier qui utilise son uniforme et sa fonction de manière disproportionnée, une hiérarchie plus que timorée dans la compréhension et la solidarité vis-à-vis d'un collègue en difficulté, une garde à vue digne d'une république bananière, un chef d'inculpation outrancier (violence aggravée sur mineur), une justice qui oublie le secret de l'instruction, et enfin un enseignant dont le seul tort est de ne pas avoir accepté de se laisser traiter de connard par un enfant de onze ans. »
Le constat est alarmant. Responsabilité des parents, de l'Etat, de la société, des médias, de la télé, des jeux vidéo, le débat continue.
En attendant, les "profs", compétents pour la plupart, constatent et ils craquent. Mais ils ne frappent pas.
Pierre Lefebvre © Primo, 7 février 2008