Entretien avec Georges Bensoussan

Publié le par PRIMO - J.SBERRO

En 2004, Georges Bensoussan a accordé à Primo une interview, un large tour d’horizon sous le pseudonyme d’Emmanuel Brenner. Cinq ans après, cet échange soulève toujours le même intérêt soutenu de nos lecteurs. Nous voilà à nouveau réunis pour actualiser sa réflexion à la lumière des évènements du moment. Ce long entretien sera diffusé en plusieurs parties. Voici la partie 2.

Parce qu'il faut bien un jour aller à l'essentiel !

Primo : Est-ce à dire qu’après le Christianisme d’avant Vatican II, c’est aujourd’hui l’Islam qui se cherche au travers de l’antijudaïsme musulman ?

Georges Bensoussan : Au-delà des sophismes connus (“Comment un sémite pourrait-il être antisémite ?”), l’antisémitisme a toujours désigné la haine des Juifs, et des Juifs seuls. Il n’ya pas de « race sémite » ni de peuples sémites, mais seulement des langues sémitiques. Seuls les racistes parlent de peuples sémites.

L’attitude du monde arabo-musulman vis-à-vis des Juifs n’est ni uniforme, ni monochrome. Elle est faite d’éléments enchevêtrés qui ont beaucoup muté depuis un siècle. Evoquer des relations idylliques est une première erreur historique.

Pour autant, le monde arabo musulman du XIX ème siècle n’a pas connu une judéophobie comparable à celle de l’Europe chrétienne. Même s’il y eu, ici ou là, des émeutes, des pogroms, et surtout une longue discrimination vis-à-vis des Juifs, comme envers les chrétiens, soumis, protégés, donc inférieurs : les dhimmis.

Mais davantage envers les Juifs que les chrétiens, car les Juifs ne disposaient d’aucune puissance à laquelle s’adosser. Tandis que les chrétiens étaient plus ou moins défendus par les puissances européennes. C’est pourquoi tant de Juifs des pays arabes ont cherché à se mettre sous leur protection, en tant que protégés consulaires…..

Primo : Ce n’est tout de même pas l’idéal, contrairement à ce que ne cesse de dire E. Benbassa.

Georges Bensoussan : Ce statut de protégé était la seule façon d’échapper à l’arbitraire musulman. Car, alors, au pénal au moins (puisque la semi autonomie des communautés juives leur fait disposer au civil de leur propre justice), il n’y a pas de justice pour un Juif dont le témoignage ni la voix ne valent rien dans un tribunal musulman.

A fortiori contre un plaignant musulman. Tous les historiens de ce monde connaissent ce système qui est un déni de justice inscrit dans la pratique de la loi.

C’est pourquoi le colonialisme a souvent été vécu par ces dominés là comme une délivrance. L’Occident n’est certes pas venu là pour les libérer, mais au passage, la Loi de l’Occident colonisateur a pu amoindrir leurs souffrances.

C’est aussi pourquoi ces communautés juives, du Maroc à l’Irak, ont tant redouté le moment de l’indépendance arabe dont elles craignaient qu’elle ne fut synonyme du retour de l’arbitraire, de la violence et de la soumission. Elles n’imaginaient pas la purification ethnique qui eut lieu dans plusieurs pays, mais jamais, sauf cas d’espèce (Egypte en 1956 par exemple), sous la forme d’une expulsion en bonne et due forme.

C’est aussi pourquoi la colonisation eut indirectement quelques bienfaits pour les humiliés de toujours qu’étaient en Orient les femmes et les Juifs. Et pas seulement eux. Mais pour tous les privés de droits qui étaient légion dans ce monde fermé aux Lumières.

Primo : Quel rapport avec le conflit du Moyen-Orient, est-on tenté de demander ?

Georges Bensoussan : Ce conflit, qui a plus de cent ans, interroge aussi l’antijudaïsme arabe et musulman. Un antijudaïsme qui se manifeste de plus en plus durement au XXème siècle, mais qui n’est pas seulement lié à ce conflit.

Incontestablement, le problème de la Palestine préoccupe le monde arabe bien avant 1948, dès la déclaration Balfour même (1917), et a fortiori après les émeutes arabes de 1929 à Jérusalem et le pogrom perpétré à Hébron qui vit la communauté juive locale (sans rapport avec les sionistes) détruite de fond en comble.

Dans le monde arabe, la date du 2 novembre (déclaration Balfour) par exemple, fut longtemps synonyme de deuil. Des pogroms ont éclaté en Libye et en Egypte le 2 novembre 1945 …

La question de Palestine radicalise la violence antijuive du monde arabe. Mais elle ne la crée pas. Deux raisons profondes en effet sont ici à l’œuvre qui échappent à la conjoncture palestinienne.

Primo : Les bien-pensants, selon vous, ne voient pas la réalité pour deux raisons. Lesquelles ?

G.B. : La première raison concerne le statut du dhimmi.

Le statut de dhimmitude, précisons le, n’a rien à voir avec le racisme au sens européen du terme. Il s’agit d’une stigmatisation érigée en système politique.

Quand le Juif se débarrasse de la dhimmitude, un statut de demi-homme, protégé et inférieur, l’ édifice psychique de l’ordre arabo musulman semble vaciller sur ses bases.

Comme si, sous peine de voir s’effondrer ses repères, ce monde là devait ramener le Juif à sa condition de dhimmi. Un statut de soumis plus ou moins méprisé, mais toléré à la condition qu’il accepte sa place. Cela fait partie de ces évidences que l’on ne discute même plus.

Pour le comprendre, il faut faire une plongée historique dans le passé relativement récent du Yémen et du Maroc par exemple vers 1900. Nombre de nos blocages dans la compréhension du conflit peuvent alors être levés.

Le Juif d’alors est cet être méprisable auquel l’on confie les taches de plus bas étage. Qu’on lise les récits des témoins oculaires,et des voyageurs, sur le Yémen en particulier.

Or, voici que ce « fils de la mort » (c’est l’une des dénominations classiques du Juif en terre arabe) prétend s’installer sur une terre décrétée musulmane « de toute éternité ». Non seulement s’y installer, mais y édifier un Etat et même, qui plus est, venir à bout des armées arabes voisines au cours des conflits successifs.

Que des Juifs- décrétés depuis toujours indignes de porter des armes (dans cette mythologie sexiste ils sont systématiquement assimilés aux femmes), que ces demi portions infligent une défaite à des Arabes, alors l’ordre symbolique s’effondre et le monde est sens dessus dessous.

La seconde racine renvoie à la crise identitaire d’un monde qui a manqué la révolution des Lumières (cf. Bernard Lewis). Qui a raté le tournant de l’Occident.

Mais qui, par le truchement de ses couches instruites et cultivées, a pris conscience de cet échec et de ce retard (il y eut plusieurs tentatives arabes des Lumières, comme des mouvements de renaissance littéraire dans les années 1900-1930, en Egypte et en Irak notamment, qui furent extrêmement prometteurs), de ce fossé tant sur le plan des mentalités que sur celui de la technologie et de l’ouverture au monde.

Ecartelé entre sa culture d’origine et une culture d’Occident qu’il admire, envie et déteste en même temps (un sentiment de haine-amour on ne peut plus banal mais aussi on ne peut plus difficile à gérer), le sujet juif-ex dhimmi revient ici comme focalisation de la crise identitaire.

Primo : Alors quoi, un vieux complexe d’infériorité refoulé ?

G.B. : Le monde arabo musulman comme le monde chrétien ne peuvent pas ne pas voir dans le signe juif le signe de l’origine. C’est évidemment plus net dans la liturgie chrétienne, le christianisme étant issu né du judaïsme. Ce qui n’est pas vrai dans ces termes au moins de l’Islam. Mais il s’agit tout de même des deux sphères monothéistes inspirées de la religion juive originaire.

Ce qui évoque la formule de Daniel Sibony selon lequel dans l’origine de la haine il y a toujours une haine de l’origine.

Primo : On parle de crise identitaire pour des groupes humains mais chez des êtres tels que Fofana, où se situe la fracture ?

G.B : On épouse toujours les canons de la société d’accueil. Dans le Maghreb colonial, et pré colonial, on note, comme les fonctionnaires français par exemple le relèvent fréquemment, « un mépris constant pour le juif ».

Cet antijudaïsme traditionnel a été transplanté en France. Il est devenu une norme dans ces cités dites « quartiers sensibles ». Quand l’intégration est ratée, et vous citez à raison le cas du tueur d’Ilan Halimi, la crise identitaire s’habille selon les normes en vigueur : le Juif a l’argent, les médias, le pouvoir. Le malaise est une éponge, il épouse l’air du temps. Le seul élément structurant demeure le ressentiment : on s’intègre par le rejet.

Primo : Que l’on retrouve chez Dieudonné ?

G.B. : Cette affaire interroge moins l’antisémitisme en France que l’Etat et la solidité du socle républicain. Pourquoi sa « liste antisioniste » a-t-elle été validée?

Pour des raisons où se mêlent le social et l’intime qui n’appartient qu’à lui, Dieudonné incarne la force destructrice du ressentiment. Celui là même qu’on retrouve chez beaucoup d’activistes antisémites du passé, et chez quasiment tous même.

Socialement parlant, lui et sa petite équipe représentent ce que Georges Bernanos disait du régime du « premier Vichy » de 1940, une « révolution des ratés ».

Se vit-il comme un artiste manqué qui n’aurait pas eu la carrière (ni fait les films) dont il rêvait ? Ce ressentiment, mélange de sentiment d’impuissance et d’injustice, et ici plus précisément confluent de ratage social et de crise identitaire, se conjugue à d’autres paramètres encore pour former le potentiel explosif d’aujourd’hui.

Dieudonné n’invente rien. Comme tous les miroirs de la crise, il coalise des éléments de malaise épars dans notre société pour en faire la force marchante d’un ressentiment qui épouse les formes classiques du rejet. Au premier chef le rejet du Juif comme symbole du pouvoir.

Son discours est identique à celui des antisémites de rue des années 1890 en France, ceux qu’on nommait les « bouchers de la Villette », les troupes de l’« antisémitisme plébéien » de Jules Guérin ( qui aboutira au Fort Chabrol de l’affaire Dreyfus), de la Ligue antisémitique du Marquis de Morès, toute une mouvance qui fournit les troupes de choc de l’antidreyfusisme et qui voit en Edouard Drumont un maître à penser.

Cette famille de l’antisémitisme plébéien et populiste se retrouve chez Dieudonné et ses soutiens. Mais pas seulement. Cette coalition compte une dimension nouvelle, celle de cette partie de l’immigration maghrébine qui, par rejet des Juifs, a voté en sa faveur le 7 juin dernier.

L’étude des résultats montre en effet l’adéquation de ses bons scores et des quartiers de forte immigration qui sont travaillés par d’énormes problèmes sociaux. Ce sont les mêmes quartiers qui explosèrent à l’automne 2005 en Ile de France.

Cette liste n’aurait fait dit-on « que » 36 000 voix. Marginal, certes, mais davantage que Lutte Ouvrière, une organisation structurée qui présente des candidats depuis plus de 35 ans.

Et dans toutes les communes d’Ile de France, cette « liste antisioniste » est très loin de s’être classée dernière des 18 listes en présence.

Primo : Fallait-il interdire cette liste ?

G.B.: Son invalidation posait problème. Beaucoup ont eu peur qu’on n’invoque le « lobby juif », ce qui n’aurait pas manqué, dit-on, de « réveiller » l’antisémitisme. C’est donc qu’il était là ? Or, il y avait motif à invalidation : l’incitation à la haine raciale d’un « programme » sommaire qui était un condensé d’antisémitisme rabique.

Sa validation nous fait remonter aux élections d’avril-mai 1936, celles qui vont porter le Front Populaire au pouvoir. Ce sont les dernières où s’était présenté un candidat ouvertement antijuif. A Paris, il s’agissait de Darquier de Pellepoix, le futur patron du Commissariat général aux questions juives en 1942.

Comment la République française peut-elle à la fois défendre avec conviction le devoir de mémoire, parler avec sincérité, nul n’en doute, de vigilance, et permettre en même temps à une liste antisémite de se présenter le plus légalement du monde aux suffrages ? Le message est faussé.

Cette inanité rappelle la vanité du « devoir de mémoire » : en 1994, pendant que se perpétrait le génocide des Tutsi au Rwanda, le premier Ministre français de ce temps, Edouard Balladur était en visite en Pologne. Dans l’ancien camp d’Auschwitz, il prônait le devoir de mémoire et appelait à la vigilance en concluant évidemment par la formule fétiche : « Plus jamais ça ».

Mais « ça » recommençait au même moment au Rwanda. Et ceux qui avaient les moyens d’intervenir se sont gardés de le faire et ont fermé les yeux. A infiniment plus petite échelle, l’affaire Dieudonné montre à tous ce qu’est une mémoire vaine quand on se paye de mots sur le dos d’une souffrance, elle, hélas, bien réelle.

Tout ça n’a pas fait la une des journaux, parce que moins on en parle mieux c’est comme on le chuchotait ici et là. Même si toute l’histoire du siècle écoulé nous montre la sottise d’un tel raisonnement.

Primo : Indifférence ? Démission ?

G.B.: Ce silence sur cette liste fut de même nature que celui qui entoura l’affaire de la synagogue de Metz en janvier 2009. De l’indifférence ? Je ne crois pas. Cette liste a scandalisé, en France, à l’étranger, bien au-delà des cercles étroits la communauté juive.

Mais il reste désormais cette tache, inscrite : en Ile de France, chaque électeur a reçu par la poste, sur l’argent du contribuable, des documents électoraux inspirés par la seule haine antijuive.

Dans le cadre de la République, il ne s’est trouvé aucune autorité pour bloquer cette infamie. Mais on eut droit, comme souvent quand la politique est rabaissée au rang d’un divertissement, à des effets d’annonce. Suivis de rien. Juste de quoi discréditer la politique, encourager l’abstention et le populisme.

Primo : vous pensez que le réveil sera pénible ?

G.B.: On peut duper un temps. Comme le disait Churchill on peut tromper « un peu, et un moment, mais pas tous et pas tout le temps ».

Le réveil aura lieu. Mais à quel prix ? Et après quel désastre pour solde de tout compte ? La tactique qui consiste à penser que se taire enterrera le danger marie naïveté et lâcheté comme si le fait de ne pas en parler avait jamais empêché un problème d’exister.

Avant avril 2002, le PS pensait que moins on parlait des violences antisémites dans les banlieues, mieux ce serait. La situation, loin de s’apaiser, est allée en s’aggravant.

Entretien réalisé par Josiale Sberro & Véronique Lippmann © Primo, 24 juin 2009

Publié dans RELIGION ET HISTOIRE

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