Rationalisme et idéologie : la confrontation permanente

Publié le par A.CAPINEO - J.SBERRO

Alors qu’une partie du monde se félicite et se congratule autour des orientations prises lors du G20 et du sommet de l’Otan, un autre partie avance ses pions tranquillement.

Les grands discours et les effets de manche n’impressionnent pas beaucoup les dictateurs qui, à travers de nouvelles alliances, continueront de braver les mesures prises à leur encontre sans trop de difficultés.

De nouveaux partenariats, dans un monde qui bouge

Ainsi, l’Iranien Ahmadinejad a trouvé en Hugo Chavez le Vénézuélien un partenaire de choix.  Leur décision de fonder une banque commune permet à l’Iran d’outrepasser les interdictions et sanctions liées à ses flux financiers.

De plus, les « deux pays frères, unis comme un même poing(1) », rivalisent d’échanges de bons procédés dans le domaine pétrolier, ce qui donne à chacun un poids accru au sein de l’Opep.

Lors de sa visite à Téhéran vendredi dernier – sa sixième depuis le début de leur partenariat – Chavez s’est emporté contre le G20 en déclarant : « Ils ont décidé de renforcer le principal coupable, le FMI, alors que ce fonds devrait être éliminé ! »

Déjà, en novembre 2008, Chavez s’était illustré en minimisant l’accueil de la flotte russe pour des manœuvres communes, qu’il qualifiait « d’échange entre deux pays libres et souverains qui se rapprochent ».  Un « rapprochement » qui prévoit la livraison de rampes de missiles sol-air Tor M1, ainsi que le renouvellement de l’aviation vénézuélienne (24 chasseurs bombardiers Sukhoi-30MK2V, deux ravitailleurs en vol et 10 transports de troupes, des hélicoptères Mi17B, Mi 35 et Mi 26 et Mi 28 NE et 4 sous marins) : des contrats avoisinant les 7,4 milliards de dollars, pour livraison d’ici à 2013. Somme toute, rien d’anormal dans le cadre d’une mise à jour de matériel militaire national, si tant est qu’il est effectivement destiné à cet usage.

Citant un rapport des agences de renseignement occidentales, La Stampa publiait en décembre 2008 que le Venezuela avait mis sa compagnie aérienne Conviasa à disposition pour le transport de « matériel et de composants » dans le cadre de sa « coopération économique » vers l’Iran et la Syrie : depuis mars 2007, la compagnie nationale assure des vols hebdomadaires entre Caracas, Damas et Téhéran.

Le Venezuela a ainsi montré qu’il pouvait servir de relais dans le transit de marchandises sensibles – à destination de l’Iran en provenance de la Corée du Nord ou de la Russie – ou en provenance d’Iran à destination de ses alliés du Hezbollah, du Hamas ou encore de la Syrie.

En échange, l’Iran déléguait à Caracas des membres de son unité d’élite « Al Quds », issue des Gardiens de la révolution, pour former et entraîner les services vénézuéliens.  Le coup de pied de l’âne fut donné cette année sous forme de rupture des relations diplomatiques avec Israël, suivie de l’expulsion de son ambassadeur, sous prétexte de l’opération à Gaza.

L’impuissance mondiale à imposer des restrictions

La mondialisation est une réalité, que ce soit dans la finance, l’industrie ou encore les activités illicites. En janvier dernier, le cargo russe Monchegorsk, battant pavillon chypriote et transportant du matériel suspect au départ de l’Iran à destination de la Syrie, était intercepté au large de Chypre.  Washington n’aurait pas donné son feu vert à la confiscation de sa cargaison et ordonné au commandant du San Antonio, le navire de guerre américain qui l’avait arraisonné, de l’accompagner jusqu’au port chypriote de Limassol, où sa cargaison a été saisie.  Le navire a ensuite été autorisé à poursuivre librement sa route.

La « main tendue » des Etats-Unis d’Obama à l’Iran des mollahs constitue un nouvel aveu d’impuissance de taille.  Ils semblent s’être résignés à ce que les sanctions, les discours musclés et le bras de fer engagés depuis des années n’aient pas permis d’empêcher l’Iran de poursuivre son programme nucléaire, d’acquérir des missiles intercontinentaux BM-25 en provenance de Corée du Nord et d’enrichir de l’uranium, ce qui rend désormais possible la constitution d’un arsenal nucléaire iranien dans les prochains 12 à 18 mois.

Parallèlement, des discussions informelles  baptisées « Track II » (la seconde voie) se poursuivent depuis six ans entre universitaires, intellectuels et chercheurs iraniens et leurs homologues américains, européens et même israéliens dans la campagne genevoise.

http://www.letemps.ch/Facet/print/Uuid/64761cc4-22ec-11de-a52b-c28383860294/Les_discussions_secrètes_de_Genève

À l’instar de ce qui avait précédé le processus d’Oslo, ils tentent d’apprendre à se parler, se connaître, à esquisser les contours de ce qui pourrait préfigurer d’un climat de confiance mutuelle.

L’initiative est peut-être louable, le fait que des individus cherchent à se rapprocher prouve que le monde est varié et qu’il reste toujours une parcelle d’humanité mais quel crédit peut-on y accorder quand on constate avec quel mépris dans les actes et quelle rhétorique implacable les détenteurs du pouvoir de la République islamique poursuivent leur route ?

Ahmadinejad vient ainsi d’inaugurer en grande pompe l’usine de production de combustible nucléaire à Ispahan et déclare posséder 7.000 centrifugeuses pour enrichir de l’uranium.

Plus que de les pénaliser, les crises nourrissent les régimes despotiques

Brian Reynolds Myers, titulaire d’une chaire d’études sur la Corée du Nord à Busan, en Corée du Sud, décrit fort bien l’échec des occidentaux à s’imposer vis à vis des régimes despotiques(2) :

« Il existe un point commun entre la Corée du Nord, l’Iran et le Hamas à Gaza par exemple.  Tous trois se délectent des crises car elles tendent invariablement à démontrer que leurs populations subissent le siège d’étrangers impitoyables et que seule la volonté de sacrifice de leurs dirigeants et de leur peuple les protègent contre la menace étrangère. »

B.R. Myers enseigne également qu’on ne peut interpréter les réactions de ces régimes à travers notre propre grille de lecture :

« Notre modèle de décisions rationnel se heurte à des limites lorsqu’il s’agit de formes de gouvernement tyranniques, dogmatiques, qui se basent sur l’idéologie. 

Pour ces régimes, peu importe de préserver leur population de la souffrance.  Ils concentrent leurs efforts à faire échapper leurs activités (enlèvements, terrorisme) à des condamnations, sans se soucier des sanctions auxquelles ils exposent leur peuple. » 

Ces dernières leur permettent au contraire d’exploiter politiquement et médiatiquement la situation, en faisant endosser leur propre responsabilité à ceux qui voudraient exercer des pressions de l’extérieur.

« La population de Corée du Nord, de Gaza et sans doute d’Iran, s’en tirerait bien mieux économiquement si leurs leaders appliquaient des règles de gouvernance civilisées.

Et pourtant il y a toutes raisons de croire – du moins à Gaza et en Corée du Nord – que si elles avaient le choix, les masses opteraient à nouveau en faveur de leurs dirigeants actuels : les foules ont subi un tel lavage de cerveau qu’elles éprouvent une compassion sans limites, voire de la pitié, pour le fardeau de ceux qui détiennent le pouvoir !

En conclusion, la Corée du Nord, le Hamas et l’Iran ne peuvent changer leur attitude belliqueuse pour la normalité car, paradoxalement, ils tirent leur légitimité de cette menace permanente de confrontation. »

Les satellites ont bon dos

Tout comme le tir de la fusée Nord coréenne Taepodong II la semaine dernière, l’Iran a procédé au lancement d’un « satellite de communication » dans l’espace il y a deux mois, sans que cela n’émeuve particulièrement l’opinion mondiale.

Le but est pourtant le même : tester l’équivalent d’un missile balistique équipé d’une tête nucléaire d’une tonne sur plusieurs milliers de kilomètres.

Le Professeur Itzhak Ben-Israël, président de l’agence spatiale israélienne, nous explique en effet que « le lancement d’un satellite d’une cinquantaine de kilos dans l’espace, équivaut au tir d’un missile balistique dans l’atmosphère équipé d’une ogive d’une tonne à une distance pouvant atteindre l’Europe ».

Pensez-vous réellement que le lancement d’un simple satellite de communication – trente ans jour pour jour après la révolution islamique – aurait appelé des incantations divines devant l’Etat-major iranien réuni au grand complet ? 

Pour voir la couverture complète de l’événement :

http://www.youtube.com/watch?v=kiDVA_8kdjc

Selon FR2 « c’est plutôt la fierté qui domine »

http://www.youtube.com/watch?v=55tcZDQE10c

Sommes-nous assez naïfs pour croire qu’il s’agit d’un « satellite destiné à gérer le programme de prévention des catastrophes naturelles et de l’amélioration des télécommunications », comme le prétend l’agence officielle iranienne, plutôt que de tester les capacités balistiques du lanceur SAFIR ?

L’occident tresse la corde pour se pendre : sécurité, Droits de l’Homme, savoir faire

Alors même qu’Obama prêchait pour un monde sans armes nucléaires devant 30.000 personnes à Prague, le Conseil de sécurité ne parvenait pas à se mettre d’accord sur une condamnation du tir Nord-coréen. Les Russes veillaient à « défendre le droit à un programme spatial pacifique »…

Les participants au sommet de l’Otan se contenteront donc de dénoncer la « provocation » Nord-coréenne, une étape supplémentaire d’un programme dont la poursuite officielle n’a cessé que pour continuer d’évoluer dans l’ombre.

À l’inverse, la « renonciation » au développement d’armes de destruction massives par Kadhafi a permis à la Libye de rejoindre une place au soleil dans le concert des nations.  Ravis de lui fournir les éléments d’un programme « civil » nucléaire, les Français et les Italiens en seront les solistes, accompagnés par les Allemands, Autrichiens et Suisses en seconds violons.

Depuis son pupitre de chef d’orchestre au Conseil des Droits de l’Homme, puisque son retour en grâce vaut la présidence à la Libye, Kadhafi instrumentalise dores et déjà la conférence à venir de Durban II en remplaçant l’universalité des droits de l’homme par celle de l’Islam.  Les contradicteurs éventuels s’exposeraient au délit de « diffamation des religions » que le dictateur, soutenu par l’Organisation de la Conférence Islamique voudrait faire entrer à l’ONU, en élevant le blasphème au rang de norme.

Par ailleurs, le partenaire allemand  du groupe français « seul acteur présent dans l’ensemble des activités du secteur nucléaire » a décidé de rejoindre un consortium russe dans une joint-venture.  Ce départ va contraindre le Français à racheter sa part à travers une augmentation de capital qu’il va devoir ouvrir – dans un premier temps – pour un montant pouvant aller jusqu’à 2,7 milliards d’Euros.  L’Etat français, actionnaire à hauteur de 90%, privilégierait des fonds moyen-orientaux.  Entendez par là l’Arabie saoudite, les Émirats Arabes Unis, le Koweït, le Bahreïn, Qatar et Oman…

De quoi permettre à ceux dont nous dépendions jusqu’alors pour la fourniture de pétrole, d’avoir progressivement accès à la technologie du leader nucléaire mondial.

Paix aux hommes de bonne volonté…

À Ankara, Obama a loué devant le parlement turc « les objectifs partagés par tous les peuples de bonne volonté dans le monde ».  Il a affirmé que « la paix régionale sera également favorisée par la coopération de l'Iran avec la Communauté internationale ainsi que par sa renonciation à toute ambition à posséder des armes nucléaires. »

« Nous souhaitons que l’Iran tienne pleinement sa place dans la Communauté des nations, avec l’intégration politique et économique qui apportent prospérité et sécurité. »

Un engagement que le président américain a déclaré vouloir « sur la base d’intérêts et de respect mutuels. »

Un vœu pieux au regard du cap que la république islamique s’est fixé et dont elle ne dévie pas d’un iota depuis plus de six ans.  Nonobstant quelque rencontre informelle que ce soit.  Les reports successifs à trois mois de sanctions de la part des occidentaux ont été interprétés comme autant de faiblesses par un régime qui n’a cessé de les utiliser à son profit.

Bien qu’il s’en défende et pratique la langue de bois, il semble que le monde occidental ne puisse bientôt plus compter que sur une seule puissance régionale, un petit pays qui tient tête à cette stratégie de domination.  Et c’est bien pour cela que le monde lui en veut tant.

Du pacte de Genève à Oslo, de Camp David à « Track II », les tenants de l’idéologie se heurtent à la rationalité des faits.  Ces derniers ont la vie dure.

Ils font en sorte que nous garde encore notre libre-arbitre, que nous apprécions la liberté, que nous utilisons notre faculté de dire non, d’évaluer, de raisonner, de réfléchir, de réagir, de ne pas accepter les promesses sans contrepartie. C’est ce qui nous retient de prendre des vessies pour des lanternes et qui nous évitera de risquer la vie de nos congénères, en pensant qu’une simple signature au bas d’un bout de papier peut nous apporter la quiétude. Le dernier rempart du monde libre ne sera pas un document constitué de chimères.  On a vu où cela l’a mené en 1938.

Le monde aujourd’hui avance à l’aveuglette.Il est inquiétant d’entendre Mme Clinton déclarer : « nous pensons que de poursuivre un engagement très prudent sur un ensemble de questions qui concernent nos intérêts et les intérêts du monde avec l’Iran a un sens ».  Mais quel sens peuvent avoir des négociations qui n’ont aucune limite de temps, alors que la Secrétaire d’Etat américaine admet : « nous ne savons que penser du programme [nucléaire] iranien » ! 

Quand il feint de croire des balivernes pour se rassurer, notre monde va mal. Si nous ne trouvons pas en nous les ressources pour le remettre sur la bonne voie, celle de la rationalité, alors, il sera inévitablement en proie à l’idéologie.  Et contrairement à ce que déclare Miguel d’Escoto Brockmann : les mots tuent.  Les mots qui lavent le cerveau des enfants pour les élever dans la haine, ceux qui glorifient la mort, ceux qui nient l’Histoire, ceux qui revendiquent – au nom d’une utopie – le droit de tuer.  Aveuglément.  Que ce soit avec des missiles ou à la hache. Ceux qui croient apaiser la bête, en essayant vainement de « donner un sens » à ses atrocités, ne font que la nourrir.

Si l’ancien président finlandais Martti Ahtisaari, prix Nobel de la paix, prône le dialogue avec le Hamas, il se garde bien de le faire depuis Sdérot.  Si les Iraniens sont « prêts à négocier » mais demandent à ce que les Américains « établissent d’abord un climat de confiance avec la république islamique » : sur quelle base pensent-ils mériter cette confiance ?

Si les idéologues pensent que les gens rationnels fonctionnent comme leurs populations prises en otage, nous ne sommes sans doute pas les seuls à ne pas avoir compris « l’autre ».  Une confrontation deviendra peut-être inévitable.  À justifier de sa raison d’être par la seule menace, on finit par en payer le prix.  Je relève qu’une phrase – parmi toutes les fioritures apaisantes dans le discours du président américain – résume cette lutte entre le dogme et la réalité : « Maintenant, les dirigeants iraniens doivent choisir s'ils veulent construire une arme ou bâtir un avenir meilleur pour leur peuple. »

De cette réponse dépend aussi notre avenir.  Est-ce à eux d’en décider ?

A.C.

(1) discours lors de la visite de Chavez à Téhéran en novembre 2007

(2) voir l’éditorial du Jpost en Anglais : « Learning from Pyongyang » http://www.jpost.com/servlet/Satellite?cid=1238562915659&pagename=JPArticle%2FShowFull

et

« Why is North Korea different from Iran ? »

http://www.jpost.com/servlet/Satellite?cid=1238562916540&pagename=JPArticle%2FShowFull

Publié dans ACTUALITE

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